Le colloque au Centre Saint-Louis a réuni autour de textes de saint François de Sales une belle assemblée. L’introduction du P. Arthur Adrien a dressé le portrait du saint savoyard comme infatigable épistolier. Bien qu’issu de la noblesse d’un duché souverain, le saint est « plus intérieur à la France que la France ne l’est à elle-même » en particulier par l’impact social et spirituel de ses trois séjours à Paris et par le succès littéraire historique de l’Introduction à la vie dévote. D’autre part, « sa » Savoie ouvrant sur l’Italie, saint François de Sales a conclu ses études à Padoue, et peut être dit « romain » par son séjour de plusieurs mois en 1699 dans la ville pontificale et son attachement au siège pétrinien qu’il a manifesté dans les moments décisifs de sa vie. Le décor de la commémoration du quatrième centenaire du rappel à Dieu du saint à l’institut français de Rome autour de son activité d’épistolier était planté.

Sœur Alexandra Diriart a montré la délicatesse et le génie spirituel avec lequel saint François conduisait les femmes mariées à l’union à Dieu. Celui-ci « aime notre vocation », c’est donc avec douceur qu’au milieu des occupations de leur vie d’épouse que la sainteté est proposée par saint François de Sales à ses correspondnates. Inutile de « semer vos désirs dans le jardin d’autrui », écrit-il à la Présidente Brûlart, femme du président du parlement de Dijon, comme si une vie monastique lui serait plus adaptée ! La prière à tout moment est possible même avec une journée bien occupée. Le directeur spirituel savoyard enseigne à faire des « oraisons courtes », mais « habituelles » à Madame de Tavernay. Les « élans d’esprit » et les « retraites du cœur » et les « oraisons jaculatoires » sont la respiration au long de la journée de la présidente Le Blanc des Mions qui consacre par ailleurs « une petite demi-heure chaque jour, ou un quart d’heure » à l’oraison qui se passe à méditer « un mystère la vie et la Passion » de Jésus, ou bien, lorsque le cœur y est porté, à « s’arrêter à la simple présence du Bien-Aimé ». Cette vie spirituelle s’accommode à la vie du ménage et n’importune pas le reste de la famille par des visites aux malades excessives ou « par de trop longs séjours aux églises ». Bien au contraire, se glissant dans la vie quotidienne, elle rend la présidente Brûlart non pas « dédaigneuse », mais plus « cordiale ». La « dévotion » n’en est que plus attrayante : « Vous ne devez pas seulement être dévote et aimer la dévotion, mais vous la devez rendre aimable à chacun ». Dès lors que Madame de la Fléchère s’est lancée en la vie « dévote », elle doit avancer sans scrupules, sans revenir sur elle s’enfermer dans des subtilités sans fin teintées finement d’orgueil : « Je vous ai dit si souvent qu’il faut aller à la bonne foi en la dévotion, et, comme l’on dit, à la grosse mode… Ne craignez donc plus, et ne soyez plus à picoter avec votre chère conscience ; car vous savez trop bien qu’après vos diligences, il ne vous reste plus rien à faire autour de lui qu’à réclamer son amour, qui ne désire de vous que le vôtre. » En définitive, il invite ses correspondantes à se remettre à Dieu, même « entre les orages et les tempêtes » comme le font les enfants. Et alors, écrit-il à madame d’Escrilles : « Vous serez tout étonnée de merveille, qu’un jour vous verrez évanouis devant vos yeux tous ces épouvantails qui maintenant vous troublent. Sa divine Majesté attend cela de vous, puisqu’elle vous a tirée à soi pour vous rendre extraordinairement sienne. »

Mgr Antonino Raspanti, évêque d’Acireale (Sicile), a expliqué comment son travail de traducteur au quotidien des lettres de saint François de Sales le « liait » au texte du saint. Le rapport entre le texte et le traducteur est profondément personnel. De cette communication jaillit une traduction qui est toujours une création. L’évêque sicilien a souligné que ce travail est au service et de transmission de la Parole de Dieu, situé dans une certaine homogénéité avec ce qui advient dans la traduction des Écritures Saintes. Il a fait alors référence à un texte célèbre du Concile Vatican II au sujet de la manière dont la Parole de Dieu est transmise de génération en génération dans l’Église : Cette Tradition qui vient des Apôtres progresse dans l’Église, sous l’assistance du Saint-Esprit ; en effet, la perception des réalités aussi bien que des paroles transmises s’accroît, soit par la contemplation et l’étude des croyants qui les méditent en leur cœur (Constitution Dei Verbum n°8). Son travail de traduction qu’il réalise en collaboration avec la Professoressa Mararosa Mancuso se réalise dans la « foi » : de manière éclairante, il citait la déception de certaines religieuses italiennes de la Visitation devant une traduction de l’Introduction à la vie dévote qui, bien que « correcte » linguistiquement ne parvenait pas à « rendre » la densité spirituelle de l’original. Pour l’évêque Sicilien, la transmission du texte du Docteur de l’Église est un exercice certes technique, mais qui ne peut être réussi que sous l’influence de l’Esprit guide les fidèles dans leur compréhension de la Révélation.

La traduction assidue crée une amitié avec l’auteur. En l’espèce saint François est une personnalité souple, s’adaptant à chaque correspondant pour donne le mot qui ouvre le cœur à l’œuvre de Dieu dans une circonstance toujours unique. Le saint évêque est aussi modèle de pasteur qui discerne aussi l’action de Dieu dans les évènements historiques et sociaux en sachant entrer en relation avec les institutions et les gouvernants en cernait leurs limites et défauts. La relation peu évidente avec le duc Charles-Emmanuel de Savoie est très différente de celle, de pleine correspondance, qu’il entretien avec le roi Henri IV. Toutefois, François de Sales ne crée pas de grands projets doctrinaux ou pastoraux : inséré dans l’histoire, la géographie et la culture dans laquelle il évolue, il cultive le champ qu’il lui a été confié : le diocèse d’Annecy. Ce faisant, dans des circonstances agitées, il fait aller son église de l’avant. Mgr Raspanti, tout en se refusant à une actualisation simpliste, a conclu son propos en laissant comprendre que, bien entendu, ce travail l’aidait dans sa mission d’évêque.

Le Père Max Huot de Longchamp a rappelé l’histoire de la relation entre saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, d’un point de vue à la fois religieux et social : leur rencontre au cours du carême prêché par saint François à Dijon en 1604, et les liens tissés entre les deux familles, l’une d’antique noblesse (les Sales), l’autre d’un milieu parlementaire aisés (les Fremiot). Le lien spirituel a d’emblée été perçu comme d’une intensité unique par saint François. Au soir de leur correspondance, l’expression « notre cœur » désigne ainsi sous la plume de l’évêque tant le sien que celui de la fondatrice avec lui de l’ordre de la Visitation en 1610. Pour nous montrer le grand directeur spirituel qu’a été saint François, le P. Max Huot de Longchamp a lu la lettre du 2 novembre 1607. Écrite dans des circonstances tragiques, celles du décès de la petite sœur de François qui avait été confiée à Jeanne, cette missive montre à la fois la richesse de la sensibilité du cœur de l’évêque et son génie mystique. L’auteur de l’Introduction à la vie dévote donne le récit de l’annonce de la nouvelle à sa mère, puis lui-même s’ouvre sur la douleur ressentie cœur : « Je suis tant homme que rien plus », énonce-t-il doucement. Mais il poursuit, dans une délicate attitude de foi : « Au milieu de mon cœur de chair, qui a tant ressenti cette mort, j’aperçois fort sensiblement une certaine suavité, tranquillité et certain doux repos de mon esprit en la Providence divine, qui répand en mon âme un grand contentement en ses déplaisirs ». Aussitôt, comme directeur, saint François s’enquiert de la manière dont sainte Jeanne a vécu l’évènement et dénoue les scrupules naissants où de possibles réactions d’une noblesse plus humaine que chrétienne comme l’idée qu’avait eu Jeanne de s’offrir ou d’offrir un de ses enfants plutôt que de perdre la sœur de François. Le saint éduque sa dirigée à la confiance en la bonté de Dieu en toutes circonstances. Il lui prescrit un exercice spirituel : « Il faut que nous fassions un exercice particulier, toutes les semaines une fois, de vouloir et d’aimer la volonté de Dieu plus vigoureusement, je passe plus avant : plus tendrement, plus amoureusement que nulle chose du monde : et cela, non seulement dans les occasions supportables, mais aux plus insupportables. »

Puis saint François montre Jésus en modèle à sa dirigée, dépouillé de tout pour ainsi dire le Vendredi Saint et traversant la mort pour que nous n’ayons plus, nous chrétiens, à en avoir peur. « Quand nous n’aurions que Dieu, ne serait-ce pas beaucoup ? Hélas, le Fils de Dieu, mon cher Jésus, n’en eut presque pas tant sur la croix, alors qu’ayant tout quitté et laissé pour l’amour et obéissance de son Père, il fut comme quitté et laissé de lui ; et le torrent des passions emportant sa barque à la désolation, à peine sentait-il l’aiguille [marine, ou boussole], qui non seulement regardait, mais était inséparablement unie à son Père. Oui, il était un avec son Père, mais la partie inférieure [et sensible de son âme] n’en savait ni apercevait rien du tout : essai que jamais la divine Bonté ne fit ni ne fera en aucune autre âme, car elle ne pourrait supporter. Et bien donc, ma Fille, si Dieu nous ôtait tout, en vérité ne s’ôtera t’il jamais à nous pendant que nous ne le voudrons pas. Mais il y a plus : c’est que toutes nos pertes et nos séparations ne sont que pour ce petit moment [de la vie terrestre]. »

 

 

© 2020 Saint Louis des Français | Made by Communauté Saint-Louis-des-Français | Politique de confidentialité