Rome, Saint-Louis des Français. Dimanche 24 mars 2019.
3e dimanche de Carême. Année C. Homélie de Mgr Bousquet.
Textes : Ex 3, 1-8a.10.13-15 ; 1 Co 10, 1-6.10-12 ; Lc 13, 1-9.

Dieu nous donne son Nom, et la conversion est une question de vie ou de mort, voilà ce qui nous est dit ce matin…

Dieu donne son Nom ! Extraordinaire ! Il nous donne accès à sa personne. Je voudrais seulement avec vous réaliser ce que cela veut dire, contre nos paresses de l’esprit et du cœur. Comment ne pas penser aux paroles de Charles Péguy, non seulement sur « les âmes imperméables à la grâce », mais sur les âmes « habituées », hélas trop habituées. Le temps du Carême est un temps pour le réveil, pour nous laisser surprendre, comme lorsque nous nous sommes convertis à une vie neuve avec Dieu, ou quand, peu à peu, nous avons appris à rechoisir sans cesse notre baptême. Dieu donne son Nom !

Et d’abord , Il est. Je revois le sourire et l’humour d’un garçon de troisième : me disant : Dieu existe, c’est dingue, non ? Au-delà de l’humour, dire Dieu existe, pour celui qui manque de tout parce que qu’on lui a coupé les vivres (c’est un cas de cette semaine), c’est superbe ; car il ne va pas désespérer, et nous avons à l’entourer pour en donner le signe. Pour les frères et le vieux papa de celui qui est mort trop tôt (la sépulture a eu lieu avant-hier), se dire entre eux, Dieu existe, c’est dire qu’il n’y a pas qu’un trou noir. Pour ceux, amis du Liban, d’Afrique, qui vivent dans la précarité des situations de guerre, dire Dieu existe, c’est dire : la paix reviendra, Dieu travaillera avec nous à la faire revenir, il nous donnera courage. Dire Dieu existe, pour ce couple venu ( hier) préparer son mariage, c’est sentir qu’avec la transmission de la vie, qu’en prenant soin du temps, ils vont prendre soin aussi de l’éternité.

Et Dieu donne son Nom, c’est-à-dire accès à sa personne. Cela change tout, et nous ne devons pas nous habituer à répéter sans y penser l’invocation à « notre Père ». Regardons autour de nous : pour beaucoup de nos contemporains, Dieu n’est plus une évidence sociale. Mais justement, pour nous croyants, Dieu n’est pas une évidence, mais une certitude, celle de la foi, qui tranche, en attestant que nous n’allons pas de pas-grand-chose à rien du tout, mais qu’il y a un sens à la marche, un sens durable, et pour tous. Pour beaucoup d’autres il y a une lègère brume de croyance (« il y a au-dessus de nous une sorte d’invertébré gazeux. »). Mais pour nous, croyants, au bout du chemin d’alliance que confirme la transmission de son Nom, Dieu est Père, notre Père, comme nous osons le dire. Un de mes étudiants converti du Bouddhisme, à qui je demandais : pourquoi es-tu devenu chrétien ? m’a répondu : maintenant j’ai un Père !

Je voudrais aller plus loin encore, en soulignant comment Dieu donne son Nom, dans ce récit d’Exode 3,14. Le Nom qu’il donne est mystérieux : c’est Je Suis. En hébreu, eyeh asher eyeh, le verbe étant à l’inaccompli, ce mode qui indique que l’action n’est pas terminée. Il faudrait traduire : Je Suis qui Je-Suis- et-qui-Je-Serai. Je Suis qui Je-Suis, et tu n’as pas fini de le découvrir. Mystère de Dieu, qui ne nous épouvante pas, qui ne nous écrase pas. Ne crains pas est souvent la première phrase des théophanies, des manifestations de Dieu dans la Bible. Et en même temps nous réalisons, en L’approchant, l’écart absolu qui nous sépare de Lui, l’Infini, l’Eternel, le Maitre des mondes, des temps et de l’histoire. Lui qui franchit cet écart pour venir à notre rencontre, partager notre existence, ses limites et ses servitudes, et nous tirer hors du péché et de la mort.

Dieu nous donne son Nom, ai-je dit, en ajoutant aussitôt : et la conversion est une question de vie et de mort… Les paroles de Jésus ont pu nous paraître dures à entendre : n’allez pas chercher de raison divine à la mort des Galiléens massacrés par Pilate, pas plus que pour ceux qui ont été tués par la chute de la tour de Siloé, pas du tout, mais si vous ne vous convertissez pas , vous périrez tous de même. Comme si les malheurs de la violence humaine, ou les accidents de la nature ne suffisaient pas, vous allez ajouter au drame, en ne décidant pas de vous convertir, de changer vos manières d’être, vos manières de faire, vos manières de juger.

Le temps du Carême, frères et sœurs, est un temps de recherche plus tenace, plus vigilante, plus éveillée, de Dieu, de son mystère. Pour ne pas Le réduire à nos envies ou à nos désirs, à nos rêves velléitaires. Pour ne pas devenir consommateurs de bonnes paroles, que nous oublierions d’appliquer à nous-mêmes. Pour ne pas continuer à flâner avec aisance et aveuglement dans un monde en feu, où nous ne voyons même plus le prochain le plus proche. Le mot de Paul aux Corinthiens est étonnant, pour nous réveiller : il applique aux chrétiens à qui il écrit la situation qu’ont vécu les Pères dans la foi : ils sont sortis libres d’Egypte dans leur Exode (et nous aussi avons été baptisés) ; ils ont mangé la même nourriture et bu la même boisson spirituelle au rocher (et nous aussi allons communier au corps et au sang du Christ notre rocher). Cependant il y en eut qui ne surent vivre en suivant le chemin du Dieu qui les sauve, et leur dit de désirer le bien et non le mal : résultat leurs ossements jonchèrent le désert…

La conversion est affaire de vie et de mort. Ainsi, éveillons-nous, frères et sœurs. Ne pensons pas que nous avons fini de chercher et découvrir notre Dieu toujours plus grand, dont l’Incarnation redouble le mystère et dont la Pâque libère nos cœurs. Convertissons-nous, car c’est le temps favorable. Et accueillons à présent le sacrifice de Celui qui nous offre d’avoir part à sa Résurrection.
Amen.

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