Rome, Saint-Louis des Français. Dimanche 10 novembre 2019. 

Dimanche de la 32e semaine du Temps Ordinaire, année C.

Messe pour les morts de toutes les guerres, 

en présence des autorités civiles et militaires.

Textes : 2 M 7, 1-2.9-14 ; 2 Th 2,16 – 3,5 ; Lc 20, 27-38

Frères et sœurs, les textes de la liturgie de ce jour pourraient nous sembler disparates : un récit tiré du livre des martyrs d’Israël, qui montre le courage devant la torture et la mort de Judas Macchabée et de ses frères ;  un passage de Paul, consacré au réconfort et à l’espérance ; et une scène, dans l’évangile de Luc, où des sadducéens veulent mettre Jésus dans l’embarras, pour voir ce qu’il dira de la résurrection, qui fait débat entre eux et les pharisiens, comme on sait. 

Et puis, en cette messe, nous faisons mémoire et nous prions pour tous les soldats tombés au combat, qu’ils soient chrétiens, musulmans, ou d’autres obédiences spirituelles ou humanistes, comme on le verra demain à la cérémonie d’hommage organisée par la France au cimetière du Monte Mario. 

Ici, dans la maison de Dieu, après avoir écouté sa Parole, que dire comme croyants sur le rapport entre la mort et la vie, les morts et les vivants ? Quel chemin de foi discerner, fondé sur quelle espérance solide, avec quel appui sur l’amour de Dieu, qui n’est pas le Dieu des morts mais des vivants ?

C’est qu’il y a mort et mort : celle des martyrs dans notre premier texte est impressionnante. Le mot ne doit pas être employé trop vite, et ce serait un abus d’appeler martyr celui qui se fait exploser en tuant d’autres personnes. Le martyr subit la mort, il ne la multiplie pas. Ayant organisé avec le Cardinal Kasper, il y a quelque temps déjà, un colloque en Corée sur le martyre (cette église en a tant connus !), nous avons vu l’évêque d’Hiroshima venir du Japon voisin, parce que chez lui il y a une culture du sacrifice de soi, avec par exemple les kamikaze, qui ne doit pas être confondue avec le geste des martyrs, qui donnent leur vie, mais ne glorifient ni la mort ni la violence. 

Les martyrs d’Israël de notre premier texte sont soumis à un dilemme terrible : ou bien ils obéissent à un ordre qui leur fait transgresser la Loi, et ils vivent, mais d’une vie blessée et rendue insignifiante par ce parjure ; ou bien ils refusent, et ils mourront, brutalement. 

C’est ce qu’ils choisissent, sans fanatisme, quand le dernier des frères dit : mieux vaut mourir par la main des hommes quand on attend la résurrection promise par Dieu. Ils ont tout simplement cette conviction qu’il n’y a pas de place pour eux dans un monde sans justice et sans respect de la vie, la vie qui prend sa source en Dieu et trouve en lui son estuaire, la vie quotidienne et aussi la Vie, avec une majuscule, que rien ne peut faire perdre si on la remet entre ses mains.

Le passage de l’évangile de Luc qui a été proclamé montre quant à lui des juifs sadducéens venir voir Jésus et tenter de l’embarrasser : la femme qui s’est remariée sept fois, elle sera la femme de qui ? La manière dont il leur répond les arrête tout net : ne raisonnez pas à propos du monde à venir en l’imaginant comme le doublet du monde présent. Et il ne leur demande pas de l’imaginer, parce que notre imagination n’arrive à imaginer que ce qu’elle connait déjà. Jésus s‘y prend autrement : il fait comprendre qu’avec les représentations, certes on peut jouer avec les images, mais qu’en fait c’est la réalité qui fait la différence. 

Il leur fait voir le point décisif : précisément, dans le monde à venir, il n’y aura plus la mort. Se marier a pour but  dans un monde périssable de transmettre la vie et ce qui en fait le prix, ce qui donne le goût de vivre, l’amour, qui est le don de soi… C’est là ce qu’indique sa conclusion : d’ailleurs, dit-il, Dieu est le Dieu des vivants. Ce qui meurt est ce qui vient de la terre pour y retourner. Mais ce qui demeure, et commence déjà à nous faire ressusciter, ce que d’ailleurs il nous partage, lui dont la Résurrection a anticipé le dernier jour, celui de son retour et de notre résurrection dernière, c’est le Souffle de Dieu, l’Amour partagé du Père et du Fils, l’Esprit-Saint qui est le cœur de Dieu, et qui se fait pour nous la charité répandue dans les cœurs. C’est l’Esprit-Saint qui demeure, principe d’immortalité, et d’incarnation de la vie éternelle, jusqu’à la fin, l’Esprit d’Amourqui nous oriente en nous rendant capables d’imiter le Christ.

  Nous comprenons alors la solidité des paroles de réconfort et d’espérance de saint Paul, dans le deuxième texte : Frères, laissez vous réconforter par notre Seigneur Jésus-Christ lui-même et par Dieu notre Père, lui qui nous a aimés et qui, dans sa grâce, nous a pour toujours donné réconfort et joyeuse espérance ; qu’ils affermissent votre cœur dans tout ce que vous pouvez faire et dire de bien. Le sacrifice de soi-même est le plus haut don de soi ; il y faut le courage, la patience et l’abnégation. 

N’importe quel défenseur (si c’est le nouveau le plus juste des soladats) le sait : l’héroïsme, ce n’est pas l’action d’éclat, mais le courage dans les moments où l’on frôle la perdition ; la patience, dans les circonstances difficiles ; l’abnégation, qui fait  penser d’abord aux autres, et d’abord à la paix, pour laquelle on se bat, et qui permettra la vie, une paix dans la justice et l’honneur. La paix vaut que l’on s’y consacre et que l’on se batte pour elle, sans haine et dans le contrôle de la violence.

Devant Dieu, faire mémoire des morts n’est pas une formalité ; c’est, avec le Ressuscité qui est, aujourd’hui et tous les jours, le Dieu vivant qui nous fait traverser nos morts et entrer davantage dans la Vie, une manière de nous réconforter les uns et les autres, parce qu’un monde plus grand et plus noble est possible. Ce monde depaix n’est pas une utopie, un idéal sans réel, puisque d’autres s’y sont consacrés, dans la confusion des jours à chaque époque, au travers des peurs et des souffrances, pour qu’advienne la réconciliation. 

Tous les artisans de paix y trouvent leur joie, et  ils ressusciteront au dernier jour, mais dès à présent ils nous invitent à nous relever, et à travailler ensemble pour la paix et la justice, à l’ombre de la miséricorde de Dieu. Amen.

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