‎2ème dimanche du Temps Ordinaire, 14 janvier 2018 ‎

Homélie du Père Laurent Mazas
Saint-Louis des Français, Rome

Un après-midi – peut-être ? – des premiers jours, alors qu’ils s’étaient cachés après ‎avoir entendu les pas du Créateur, dans un buisson que l’on imagine suffisamment ‎touffu pour leur faire croire qu’ils ne pouvaient être vus, le premier des hommes et sa ‎semblable ont entendu cette interrogation qui nous poursuit jusqu’à ce jour : « Adam, ‎où es-tu ? ». C’est que l’homme a pris l’habitude de se cacher de Dieu, d’en faire à sa ‎tête, selon son propre jugement, trop intelligent qu’il est pour se rendre à des ‎jugements autres que les siens. La question que Dieu adresse à nos premiers parents ‎résonne aujourd’hui encore avec toute sa pertinence tandis que les buissons de nos ‎fuites ne cessent de s’étoffer au rythme de nos découvertes : le pouvoir de l’homme ‎s’étend considérablement ces dernières années et repousse les nouvelles frontières du ‎territoire qu’il croit être sien, avec les développements de la génétique, des ‎neurosciences et de l’intelligence artificielle. « Adam, où es-tu ? »… L’Homo Deus ‎prédit par Harari ne répondra pas pour nous, puisqu’il nous chassera même du ‎buisson et ne s’intéressera pas de savoir « che fine ha fatto l’uomo » ! Le transhumanisme ‎des cyborgs ne distinguera même plus Eve d’Adam puisque la différence sexuelle sera ‎dépassée, parce que inutile. L’infosphère et les réseaux sociaux ne laisseront à Dieu au ‎plus que la possibilité d’un « like » sur l’image d’un homme qui, comme à la première ‎faute, se délecte à croquer le fruit défendu.‎

Nous vivons dans ce monde de profondes mutations anthropologiques et nous n’en ‎voyons encore que les prémisses, pris entre l’espoir d’un monde meilleur et plus facile ‎à vivre, un monde qui pourrait être encore plus juste si la technologie profite à tous, et ‎l’angoisse d’une possible autodestruction de l’humanité par des humanoïdes façonnés ‎dans des laboratoires secrets au service de la volonté de puissance de pseudo ‎prophètes reconnus tels par nos congénères.‎

Si la question de Dieu à nos premiers parents, où êtes-vous, exprime aujourd’hui encore ‎avec une étonnante simplicité le besoin, l’envie que Dieu a de la compagnie de ‎l’homme, c’est que celui-ci a pris l’habitude de vivre sans lui et il ne donne pas ‎l’impression de vouloir changer sur ce point. Cette quête de Dieu, Raymond Devos l’a ‎joliment illustré dans son sketch « L’homme existe, je l’ai rencontré ». Je vous rafraîchis ‎votre mémoire :‎
Récemment, j’ai vu sur un mur : « Dieu existe, je l’ai rencontré ».‎
‎- Ça … ça m’étonne alors !‎
‎- Non que Dieu existe, la question ne se pose pas, mais que quelqu’un l’aie ‎rencontré avant moi… Ah ça … ça m’étonne alors !‎
Parce que j’ai eu le privilège de rencontrer Dieu juste à un moment où je doutais ‎de lui, dans un petit village de l’Osaire abandonné des hommes. Il n’y avait plus ‎personne. Et en passant par la petite église, je ne sais pas … je ne sais par quel ‎instinct, je suis entré. Et là, j’ai été ébloui par une… une lumière intense, ‎insoutenable : C’était … c’était Dieu ! Dieu en personne ! Dieu qui priait !‎
Je me suis dis :‎
‎- Qui prie t-il ?‎
‎- Il ne se prie pas lui même, pas lui, pas Dieu !‎
‎- Mais non, il priait l’homme !‎
‎- L’homme. Il me priait moi. Il doutait de moi comme j’avais douté de lui
Il disait : ‎
‎- Oh homme, si tu existes, un signe de toi.‎
J’ai dis :‎
‎- Mon Dieu, je suis là !‎
Ah! Il a dit : Miracle ! Une humaine apparition !‎
Mais j’ai dis : ‎
‎- Mon Dieu, comment pouvez vous douter de l’existence de l’homme puisque ‎c’est vous qui l’avez créé.‎
Il m’a dit :‎
‎- Oui, mais … il y a si longtemps que je n’en ai pas vu un dans mon église, que je ‎me demandais si ce n’était pas une vue de l’esprit.‎
J’ai dis :‎
‎- Vous voilà rassuré mon Dieu. ‎
‎- Oui, Oui je vais pouvoir leur dire là-haut : l’homme existe, je l’ai rencontré !‎

La liturgie de ce jour nous donne de méditer sur un épisode de l’enfance d’un jeune ‎prophète : on le voit réveillé, alors qu’il dort dans le Temple à proximité de l’Arche de ‎Dieu. Sa mère l’y avait déposé pour y apprendre la Loi. Le texte sacré nous dit qu’il ‎‎« ne connaissait pas encore le Seigneur, et la parole du Seigneur ne lui avait pas encore ‎été révélée ». Il n’en reste pas moins que pour entendre la voix de Dieu et sortir de ‎nos endormissements, la conscience de l’alliance passée entre Dieu et son peuple est ‎la première condition, tout autant que la fréquentation du Temple et la petitesse du ‎cœur. La loi de Dieu prend sens dans le brasier de son amour.‎

‎« Le Seigneur appela Samuel, qui répondit : ‘Me voici !’ ». C’est alors qu’il court vers le ‎prêtre Elie, peut-être endormi lui aussi : « Je n’ai pas appelé. Retourne te coucher. » Et ‎le petit d’obéir au vieux prêtre. Mais Dieu appelle à nouveau, car il aime à se répéter ‎quand il s’agit de nous appeler à lui. La scène se répète une deuxième fois. Samuel ‎retourne à l’homme de Dieu, qui devait être de bon caractère et disponible à l’Esprit : ‎‎« Élie comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant, et il lui dit : « Va te ‎recoucher, et s’il t’appelle, tu diras : “Parle, Seigneur, ton serviteur écoute.” » Samuel ‎alla se recoucher à sa place habituelle. » Qui d’entre nous aurait répondu de même : ‎‎« retourne te coucher » ! Nous sommes tellement avides d’expériences : « reste là, ‎comme cela moi aussi j’entendrai cette voix, moi aussi je répondrai avec toi ! ». Nous ‎aimons les spectacles, nous voulons bien souvent pouvoir dire : « J’y étais ! ». Le vieil ‎Elie s’efface : « Retourne te coucher ». Parce que Dieu nous parle dans la nuit comme ‎il a parlé à Joseph, lorsque l’agitation du jour ne nous distrait plus de lui, lorsque nous ‎ne voyons plus les frontières que nous nous somme fixées, délivrés des peurs et des ‎stress du labeur quotidien. Joseph a décidé de prendre Marie sans peur et de fuir avec ‎l’enfant et sa mère après avoir été visité dans ses songes. Le texte de la Bible nous ‎précise cette fois : « Le Seigneur vint, il se tenait là et il appela comme les autres fois : ‎‎« Samuel ! Samuel ! » Et Samuel répondit : « Parle, ton serviteur écoute. » ‎

Le « me voici » de Samuel traverse tout autant l’histoire sainte que l’appel originel du ‎Créateur : « Où es-tu ? ». Souvenons-nous de notre confirmation, nous les prêtres de ‎notre ordination, nous les religieux de nos vœux au cours desquels nous avons été ‎appelés par l’évêque ou notre supérieur général et avons répondu avec ferveur et ‎gravité : « Me voici ». ‎

Mais avec la venue du Sauveur s’est produit un mystérieux inversement : chassé du ‎Paradis terrestre et donc de l’intimité de Dieu, c’est à nous de reprendre à notre ‎compte l’interrogation divine, c’est à nous de le chercher pour le suivre : « Où es-tu, ‎Mon Dieu ? », où se trouve la Terre promise, le Jardin des délices, la Mer de cristal. Et ‎dans ce même inversement, ce sera Dieu lui-même qui, dans le Christ, reprendra avec ‎la même spontanéité que celle du petit Samuel, l’unique réponse à cette quête, nous ‎l’avons entendu dans le Psaume 40 : « Tu ne voulais ni offrande ni sacrifice, tu as ‎ouvert mes oreilles ; tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : ‘Voici, je ‎viens’. » ‎
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Le Baptiste l’a bien compris qui l’indique avec autorité : « Voici l’Agneau de Dieu », ‎désignant par l’animal du sacrifice ce Dieu qui vient à nous en réponse à la quête de ‎nos origines. C’est par le Christ, avec lui et en lui que Dieu nous rejoint, Agneau de ‎l’offrande, victime offerte pour « le sacrifice pur et saint, pour le sacrifice parfait ». ‎

En son temps, Samuel s’était rendu disponible à la Parole du Seigneur, il grandit et ‎devint prophète à la suite d’Elie. Les disciples André, frère de Simon Pierre, et Jean, ‎comme en son temps Samuel, entendent le témoignage et comprennent ‎mystérieusement que le véritable Temple de Dieu et son Arche d’Alliance se trouvent ‎désormais face à eux dans la personne et le cœur du Christ : « Les deux disciples ‎entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu’ils le ‎suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui ‎veut dire : Maître –, où demeures-tu ? » Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils ‎allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. »‎

Ce jour-là… C’est étonnant cette précision. On s’imaginerait qu’il s’agit d’un jour ‎définitif. Mais il est difficile à l’homme de rester longtemps auprès de Dieu. Il y a trop ‎de buissons dans nos jardins. En réalité c’est le Christ qui demeure, et nous peinons à ‎nous fixer. Alors, les uns pour les autres, les uns avec les autres, prions le Dieu de ‎Samuel qui saura nous réveiller de nos torpeurs, de nous donner cette émouvante ‎disponibilité à répondre à ses appel, et aux disciples de Jean de nous donner de croire ‎que cet Agneau venu pour enlever le péché du monde a besoin de nous, de notre ‎compagnie. Demandons enfin à nos premiers parents de nous aider à faire du ‎jardinage et taillant tous les buissons de nos peurs qui nous éloignent de lui et nous ‎cachent de devant sa face. ‎

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